Expérience flash

Juste avant le dernier Sunday jazz loft, celui de fin février, un blogueur de jazz qui n’a pas sa langue dans la poche et qui ne perd jamais de temps à écrire sur ce qui ne l’intéresse pas, m’a contacté. Il me demandait si Francesco Bearzatti, sax ténor, clarinettiste de jazz et accessoirement directeur artistique des Sunday jazz loft, serait intéressé par une participation à un documentaire sur un lieu historique de la culture du jazz parisien des années vingt : le Bal Nègre.

Deux jours plus tard, alors que j’avais répondu mollement à sa proposition, le blogueur m’a relancé en m’envoyant les coordonnées du réalisateur, un certain Daniel Deleforge. Intrigué, je décide d’appeler ce dernier pour en savoir plus. Nous étions mercredi.

Dès le lendemain matin, je passe plus de deux heures avec lui. Il me raconte avec passion, mais surtout avec une humanité doublée d’une forte dose d’émotion, son investissement dans une investigation documentaire qu’il a démarrée trois ans auparavant et qu’il poursuit depuis sans relâche : raconter le Bal Nègre, non par un angle historique ou chronologique, mais par le biais de l’expression de plus d’une centaine d’artistes, aussi bien musiciens de jazz, street artists ou dessinateurs que poètes.

Trois années à suivre ces artistes dans ce lieu en transformation : au milieu du café encore dans son jus, lors des travaux de réhabilitation puis dans l’espace rénové. Toujours en donnant libre cours à des performances artistiques, faisant se croiser de talentueux interprètes de jazz comme Didier Lockwood ou Laurent de Wilde, avec d’autres artistes plus picturaux mais tout aussi connus.

Que ce soit un concert au rythme du marteau piqueur ou la réalisation d’une fresque monumentale, aujourd’hui recouverte de briques façon loft industriel new yorkais, Daniel ne refuse aucune proposition, même les plus déroutantes, et il en a filmé un certain nombre.

En écoutant son approche décalée, je repense à un projet que j’avais évoqué quelques semaines auparavant avec Hélène Poitevin, metteure en scène et comédienne de théâtre avec qui je travaille cette discipline lors d’un atelier hebdomadaire. Pour mieux m’approprier l’espace scénique et améliorer mes déplacements corporels, j’avais imaginé dire certains de mes poèmes en réalisant sur les murs des croquis grands formats à la peinture, et pourquoi pas en étant soutenu par des improvisations musicales. La démarche, évoquée devant Francesco, l’avait d’ailleurs séduit. Ce délire créatif ne devait toutefois voir le jour que d’ici un ou deux ans.

Je raconte ce projet en gestation à Daniel Deleforge qui est tout de suite emballé. Me voilà ainsi embarqué de mon plein gré dans une nouvelle folie.
Sur le chemin du retour, tout en pédalant à la vitesse grand plaisir, je contacte Hélène et Francesco qui tous les deux acceptent de participer à ce quelque chose d’encore bien indéfini. Il démarre alors que je n’ai rien produit, ni poème, ni dessin, et que je n’ai pas davantage conçu de direction créative, ce qui est nouveau pour moi. Je reste très serein. Comme je suis bien entouré, le risque ne peut être que limité.

Dans la foulée et sans réfléchir plus que cela, j’écris trois poèmes et je dessine une quinzaine de têtes d’hommes et de femmes noirs, que je scanne puis imprime en grande taille. L’excitation monte sans générer pour autant d’inquiétude.

Le vendredi soir alors que nous répétons avec Hélène, la situation théâtrale s’impose de fait : nous nous trouvons plongés dans les préparatifs de l’accrochage d’une exposition hommage au Bal Nègre. Nous interpréterons alors les textes avec une direction précise, en les associant aux dessins étalés par terre, alors que j’en esquisse d’autres sur des papiers accrochés au mur, tout en imaginant la future ambiance musicale qui sortira du sax de Francesco.

Le samedi, je me rends au Bal Nègre dont le nom vient de changer sous la pression de défenseurs de la cause noire. Avec Hélène et Esther, ma fille de dix ans avec qui je fais du théâtre, nous découvrons une salle souterraine que nous essayons de nous approprier en y projetant la performance du lendemain. Je fais quelques photos des dessins muraux pour ressentir encore mieux le décor.

Cette histoire est plaisante. En plus de faire appel à des créateurs de talent sur lesquels je peux compter, cet happening se déroule sur un temps court. Quatre jours pour qu’il prenne forme avant de passer à autre chose. Pas le temps de se torturer l’esprit. Après un projet sur le jazz qui s’est étalé sur six ans, cet esprit de performance express me séduit particulièrement.

Dimanche matin, après un peu de sport, mais pas trop pour m’économiser pour le soir, je fais tout pour ne pas disperser mon énergie. Vers 16h, alors que je suis confiné dans ma bulle, je reçois un coup de téléphone surréaliste du réalisateur qui m’apprend que le propriétaire du Bal Nègre ne peut pas nous accueillir dans ses murs. Il faut trouver une solution de repli pour faire exister cette expérimentation. La fiction dépassant si souvent la réalité, nous pouvons imaginer n’importe quel autre lieu pour réaliser notre performance. Nous n’avons toutefois qu’une heure devant nous, ce qui restreint grandement les possibles.

Nous nous retrouvons en fin de journée dans l’entrée de mon immeuble. Il y a des briques, l’esprit peut facilement rappeler celui d’un atelier d’artistes. Après quelques arrangements, nous sommes plongés dans le jeu des préparatifs de cette exposition hommage. Le réalisateur, accompagné d’un ingénieur du son, cadre puis filme, sauf quand un livreur de pizzas dans l’action de son quotidien, celle de livrer une pizza, entre dans le champ, sans comprendre pourquoi il se trouve d’un coup face à une caméra.

Le changement de lieu a donné encore plus d’ampleur à cette aventure. Raconter du vrai avec du faux nous a poussés à être encore plus créatifs. Le décor, plus proche de l’atmosphère souhaitée, a finalement été plus juste que si nous avions tourné cette saynète dans l’enceinte même du Bal Blomet, puisque c’est ainsi qu’il s’appelle maintenant.

Les dessins sont étalés sur le sol, une feuille de papier cache les boîtes aux lettres. Francesco fait son apparition par la porte du garage réinterprétée entrée d’atelier. Instantanément nous basculons dans les années folles du jazz de cette époque marquée aussi bien par Mistinguett que par Joséphine Baker. Hélène démarre un texte avec douceur. Je me mets à croquer un bout de visage à la peinture noire, sur une des grandes feuilles, scotchée à même le mur.

Dans cette entrée glaciale qui nous tient éveillés, les mots se succèdent, lentement ou violemment, se chuchotent, se répètent, rencontrent les dessins qui passent d’un mur à un autre dans la recherche d’une harmonie visuelle maximale. L’ombre du saxophone de Francesco plane sur ces créations visuelles à la recherche de leur juste place. Je ne peux pas faire de photos de cette ombre puisque je joue, mais elle est filmée.

Nous interprétons les textes à plusieurs reprises. L’instrument de Francesco est si froid qu’il finit par être obligé de s’arrêter de jouer… Après avoir réalisé quelques images complémentaires pour gagner en fluidité lors de son futur montage, Daniel nous interviewe. Francesco est malheureusement parti se réchauffer autour d’un plat chaud.

Hélène et moi échangeons alors en toute simplicité devant l’objectif sur cette aventure flash que nous venons de vivre, celle de notre appropriation fantasmée du Bal Nègre. Nous en savions peu en début de semaine, nous en avons appris un peu en cours de route. Le temps de ranger, de plier, de nettoyer et il est déjà plus de 22 heures. La journée a été riche en émotions.

Le 22 mars dernier le Bal Nègre, que dis-je, le Bal Blomet a ouvert ses portes, a inauguré sa renaissance. Le tournage s’est achevé le même jour. Le réalisateur a pu alors passer au montage.

Mais la vraie question à se poser est de savoir si ce bref moment a réellement existé. Il ne nous reste donc plus qu’à attendre de visionner le documentaire afin de découvrir les images, preuves que cette journée n’a pas été le simple fruit de notre imagination en quête de sensations fortes. Si les plans ne sont pas coupés au montage bien sûr.

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A propos Frèd Blanc

Tout a commencé dans les années 80 / 90 par Penninghen (l'ESAG) suivi d'un tour du monde. 30 ans après je suis devenu graphiste, photographe, poète & designer d’images (mentales & visibles) chez byfredblanc, anciennement edo. Quand je ne traîne pas dans un musée aux côtés de ma famille (Astrid Bouygues, Monsieur Elia et Mademoiselle d'Esther), un carnet de croquis sous le bras, où que je ne glisse pas sur les pistes de ski d’Avoriaz appareil au point, je pédale dans Paris entre deux rendez-vous, soit en construisant des analogies pour une marque en devenir, soit en rédigeant un poème. Projets : Entre 1996 & 2016 : conseil & accompagnement en communication (labo pharmaceutiques, joaillerie, hôtellerie, services, industrie...) 1997 : Identité de Ladurée pour son ouverture aux Champs Élysées. 2002 : Agenda photographique international pour Sanofi Synthé-labo. 2010 : Sculpture monumentale en hommage à Jean Vuarnet 2012 : Coup de cœur de la 49e Bourse du Talent Reportage / Photographie.com 2014 : Création de l’évènement “Sunday jazz loft”, concert en appartement, aux côtés de Francesco Bearzatti. Juin 2016 : Sélection aux Promenades Photographiques de Vendôme : Présentation du parcours "Et si le jazz est la vie autour d'une centaine de photographies et de la projection de 12 pœms-poèmes et une centaine de photo Octobre 2016 : Performance musicale et sonore lors du 13e Sunday jazz loft. Mise en musique de mes 12 poèmes de "Et si le jazz est la vie" par Francesco Bearzatti (sax tenor clarinette), Camille Bertault (voix), Federico Casagerande (guitare) et Thierry Eliez (piano et voix), en parallèle d'une projection aléatoire de mes 12 pœms poème par Matthieu Desport (vidéaste) Novembre 2016 : Création des Éditions de Ouf Bibliographie : 2006 : Ouvrage photographique “Téléphérique pour l'enfance”. Éditions Jean-Michel Place. Photographies, dessins, poèmes & maquette. 2010 : recueil de poésie “Des mots mis en baraques à sons”. Éditions Jean-Michel Place. Poèmes, dessins, photographies & mise en page. 2016 : "Et si le jazz est la vie" Éditions de Ouf. Poèmes, dessins, photographies & mise en page.
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